Je cours, tu fumes : comment communiquer ?…

smoke17La relation entre coureurs et fumeurs est souvent teintée d’une certaine incompréhension. Aux arguments de santé publique des uns répondent l’addiction et la liberté des autres. Parfois pourtant, un couvre-feu s’installe entre les deux camps. Mise en situation…

« Ça vous gène tant que ça que nous fumions ? »

C’est une habitude qui s’est installée avec le temps. Une habitude de coureur, j’imagine. Les coureurs aiment répéter les mêmes gestes, s’en tenir à une certaine routine. Avant l’effort et plus encore après. Ils s’autorisent de petites récompenses, des cadeaux qui font du bien à l’âme autant qu’au corps. C’est durant ces instants qu’ils lâchent prise, qu’ils sont vraiment heureux. Apaisés aussi. Etre en paix, même quelques minutes, n’a pas de prix. Peut-être est-ce pour cela, plus que tout le reste, que je cours : les minutes de paix qui suivent l’effort.

Chaque samedi matin, après avoir couru une vingtaine de kilomètres sur les quais de Seine, je me dirige vers le café Starbucks de l’Odéon. C’est un café à l’américaine, pas vraiment confortable, pas vraiment convivial : un Starbucks comme il en existe des dizaines à Montréal, Berlin ou Tokyo. J’y arrive un peu cabossé mais satisfait d’avoir une nouvelle fois traversé Paris en courant. Je coupe le son de mon iPod et commande un café glacé au lait de soja. La suite est affaire de tics : je touille longuement le mélange avec une paille, vais m’asseoir en terrasse, boit une première gorgée – toujours la meilleure ! – et me laisse aspirer par le spectacle de la rue. Ça ne dure jamais très longtemps mais à ce moment-là, en général, je suis le plus heureux des hommes.

Il y deux jours, malgré la grisaille et la fraicheur, la terrasse du café était bondée. J’ai attendu qu’une chaise se libère et me suis finalement installé à côté d’un couple engagé dans une conversation animée. L’un et l’autre tiraient nerveusement sur une cigarette et, la fumée venant dans ma direction, j’ai poussé ma chaise pour leur tourner le dos. La femme s’est alors adressée à moi. « Ça vous gène tant que ça que nous fumions ? », s’est-elle exclamée. Sa voix était rauque, une voix fatiguée. « Oui, un peu, ai-je répondu, je viens de courir 90 minutes… » Elle m’a interrompu. « Vous devez être marathonien, j’en suis sûre, ça se voit, vous avez couru et maintenant vous êtes bourré d’endorphines, c’est ça ? »

Silhouette of jogger and park bench, Boston, Massachusetts« Je me sens toujours bien lorsque j’ai couru longtemps. Je me sens en paix. »

J’ai pris quelques instants pour les observer. Lui, encore endormi, mal réveillé en tout cas, les cheveux en bataille, le col de chemise un peu froissé ; elle, enveloppée dans une étole, jambes croisées, coudes posés sur la table à côté d’un téléphone portable. J’ai lu le prénom écrit par le caissier de Starbucks au bas de son gobelet : Mathilde. Sans doute, me suis-je dit, ont-ils passé la nuit ensemble, ils ne savent pas s’ils se reverront, s’ils en ont vraiment envie, ils ne savent pas se quitter. « Oui, je me sens bien, ai-je fini par lâcher. Je me sens toujours bien lorsque j’ai couru longtemps. Je me sens en paix. » Elle me fixait. J’ai poursuivi. « J’ai vécu avec une femme qui s’appelait Mathilde autrefois. A l’époque, je fumais beaucoup et elle me faisait la guerre. Je comprends ce que vous ressentez… »

Son regard s’est éclairci. Quel âge pouvait-elle avoir ? 35 ans peut-être. L’homme à côté d’elle a alors raclé légèrement sa gorge et s’est levé en agrippant le téléphone. Il a fait signe qu’il devait partir, n’a pas prononcé le moindre mot. Mathilde n’a rien dit non plus. Ils ne se sont pas embrassés. Il a traversé le boulevard Saint-Germain et s’est engagé dans la rue Mazarine. Elle l’observait. Sans doute espérait-elle qu’il ferait demi-tour, qu’il reviendrait s’asseoir près d’elle. Elle semblait découragée. Lasse. « Vous avez arrêté du jour au lendemain ?, m’a-t-elle demandé finalement. Oui, j’imagine que oui. Et vous avez commencé à courir à ce moment-là. Et vous ne comprenez pas que d’autres persistent à fumer. »

Mon gobelet était vide. J’avais froid. Mathilde aussi frissonnait, ses yeux avaient rougi. « Si vous le souhaitez, je vous offre un autre café, lui ai-je dit d’une voix conciliante. Au chaud, à l’intérieur. » Sous l’effet de la surprise, elle s’est redressée. « Oui, merci, je veux bien. Je suis triste mais vous l’avez compris. Je croyais qu’il resterait, que nous passerions le week-end ensemble. » Elle s’était levée. A nouveau, elle me fixait. « Comment vous appelez-vous ? »

Source de l’article : Runners.fr

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